Attentats de Trèbes

Arnaud Beltrame est resté près de 3 heures seul face au terroriste.

Il ne restait plus que la caissière Julie dans le magasin de 2000 mètres carrés. Le boucher avait été froidement abattu, ainsi qu’un client. D’autres étaient blessés. Certains s’étaient enfuis par les issues de secours à l’arrière du Super U, d’autres s’étaient enfermés dans le frigo du rayon boucherie.

Et, là, pendant environ quarante-cinq minutes, Julie se retrouve seule avec le tueur toujours menaçant, brandissant à la main une arme de poing de calibre 7,65 mm avec laquelle il avait fait feu à plusieurs reprises, pour tuer ses deux victimes, ou pour tirer en l’air. Il exige plusieurs conditions pour laisser partir l’otage, et notamment qu’on libère Salah Abdeslam, l’un du commando du 13-Novembre 2016 à Paris. Sinon…

Les mains en l’air, le gendarme dit au tueur : «Libérez-la !»

C’est alors que le lieutenant-colonel Arnaud Beltrane entre en contact avec Redouane Lakdim. Il est arrivé immédiatement sur les lieux avec ses hommes du groupement de gendarmerie de l’Aude. Il connaît ce genre de situation d’extrême urgence, il a déjà mené des exercices simulés d’attaques terroristes.

Il tente alors de négocier avec le terroriste, puis, en dernier recours, lui propose de remplacer l’otage à sa merci. Les mains en l’air, le lieutenant-colonel lui désigne Julie, la dernière otage, et dit au tueur : «Elle n’a rien fait, libérez-la !». Le terroriste accepte. Julie part en courant, elle est saine et sauve. Le gendarme a pris sa place au sein du magasin, un face-à-face angoissant qui va durer deux heures et demie.

Au bout d’un moment, Redouane Lakdim sort par une porte avec le gendarme qu’il tient en joue, il réclame un chargeur pour son arme et affirme vouloir tout faire sauter. Vrai ? Faux ? Plus tard, lorsqu’il aura été abattu, on retrouvera près de son corps trois enveloppes plastifiées contenant des poudres explosives mélangées, avec des mèches qui dépassaient des enveloppes.

En tout cas, cette «sortie» hors du magasin n’aboutit pas et les deux hommes retournent dans le Super U. Recommence alors un face-à-face sur lequel les enquêteurs se font discrets. Les deux hommes se parlent. Quelle est la teneur de ces échanges ? Le lieutenant-colonel tente-t-il de le faire céder psychologiquement ? De lui démontrer que son parcours criminel ne mène qu’à la mort ? En professionnel aguerri, sans se faire remarquer, Arnaud Beltrame pose sur une table son téléphone portable ouvert, si bien qu’à l’extérieur, ses collègues pourront entendre les discussions et comprendre en partie ce qui se passe à l’intérieur entre les deux hommes. Il semble qu’une nouvelle et ultime négociation soit entreprise. Deux membres de la famille de Redouane Lakdim sont amenés sur place, dans une tentative pour le faire céder. La négociation n’aboutira pas.

Coups de feu

Que se passe-t-il donc entre les deux hommes enfermés à l’intérieur depuis près de deux heures et demie ? Alors que, sur le parking du supermarché sont arrivés les gendarmes du GIGN de Toulouse et qu’ils s’apprêtent à se positionner pour un assaut éventuel, on entend soudain, résonnant à l’intérieur du magasin, plusieurs coups de feu. Il est 14 h 20, les hommes du GIGN n’hésitent plus, ils donnent aussitôt l’assaut, deux d’entre eux seront blessés, et le terroriste est abattu.

Mais, ce qu’ils redoutaient s’est produit : le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a été très grièvement blessé, il est transporté au centre hospitalier de Carcassonne, entre la vie et la mort. Il mourra aux premières heures du matin.


Il a remplacé Julie, la dernière otage

Elle est toujours sous le choc, très atteinte moralement. Elle ne veut pas encore parler de ce qu’elle a vécu. Julie, 40 ans, est l’otage que le Lieutenant-clonel Beltrame a remplacé. Elle sait qu’elle doit sans aucun doute sa vie au sacrifice du gendarme.

Mariée et mère d’une petite fille de deux ans et demi, Julie habite à proximité de Carcassonne. Elle est diplômée ingénieur «qualité sécurité environnement», mais, après avoir perdu son emploi, elle travaille depuis un an au Super U de Trèbes comme hôtesse de caisse.

Vendredi, sa vie a croisé celle du terroriste qui criait «Allah akbar» et brandissait son arme dans le supermarché. Alors que certains collègues et des clients avaient réussi à sortir du magasin, elle est restée comme dernière otage, seule face au tueur, pendant environ 45 minutes, dans un huis-clos qu’on devine terrifiant.

C’est pour la sauver qu’Arnaud Beltrame s’est substitué à elle. Julie n’oubliera jamais.


Éditorial Jean-Claude Souléry

Un infini respect

Il aurait pu laisser sa vie sur d’autres champs de bataille, en Irak par exemple où il effectua naguère une mission. Mais c’est dans un supermarché de Trèbes qu’il a été mortellement blessé. Tombé en héros, selon une formule officielle qui, en l’occurrence, a rarement été aussi juste. Comme s’il fallait témoigner que le courage, le vrai, ne s’exerce pas seulement sur le terrain des guerres – mais qu’il se prouve aussi dans l’exercice de son métier et en des lieux qui nous semblent d’ordinaire familiers.

Héros, donc. Héros, assurément. Voilà un mot trop souvent galvaudé, qu’on utilise pour un sportif, le vainqueur d’une téléréalité, des abrutis qui se pavanent sur Facebook, tant de vedettes éphémères qui n’ont pour seul mérite que d’avoir gagné une breloque ou une popularité usurpée.

Ces héros de pacotille ont gagné. Lui, il a perdu. Perdu sa vie. Délibérément. Pour avoir voulu, en toute connaissance de cause, sauver d’autres vies. Avec un sens du devoir, du dévouement – ce sens du sacrifice qui, depuis hier matin, fait l’unanimité des hauts dignitaires comme des gens raisonnables.

« Mort pour la patrie », a dit le ministre. Il serait plus juste de dire qu’il est mort pour quelque chose qui le dépasse et qui lui est personnel : son humanisme chrétien, la haute idée qu’il se faisait du service public et de la nation, le sentiment profond d’accomplir une sorte de « mission » – pour laquelle il s’était fait gendarme.

Ne croyons pas un instant qu’il ait agi à la légère. Car Arnaud Beltrame était un homme lucide face à un danger qu’il a affronté seul à seul. Il savait, par profession, qu’on ne s’expose pas inutilement lors d’une attaque terroriste. Il savait ce dont un tueur fou peut être capable. Et, précisément, parce qu’il savait que les otages étaient des morts en sursis, il a pris sans hésiter leur place. Ce comportement, exemplaire, n’est pas courant; il rejaillit bien entendu sur la gendarmerie française, il donne de la chair à une autre formule officielle tant de fois entendue : « Ils risquent leur vie pour protéger la nôtre ». Le geste du lieutenant-colonel Armand Beltrame correspond clairement à cette formule. Désormais, beaucoup de civils n’oseront plus évoquer, parfois sur le ton du dédain, les fameux « risques du métier » de nos militaires. Lui a surtout couru le risque que la plupart d’entre nous n’aurions peut-être pas assumé. Infini respect.

 

Un soldat mort pour son pays

Encore un soldat mort pour son Pays !

La Gendarmerie Nationale vient de perdre un de ses meilleurs éléments.

L’Union Nationale des Parachutistes n’oublie pas que le lieutenant-colonel BELTRAME servit à deux reprises dans des unités aéroportées : au 35 ème régiment d’artillerie parachutiste au début de sa carrière, puis au sein de l’escadron parachutiste de la gendarmerie nationale, partie du prestigieux GIGN.

Allant jusqu’au bout et même au-delà de sa mission, le lieutenant–colonel BELTRAME, par son action héroïque consciente et raisonnée a concrétisé de manière éclatante les qualités d’honneur et de dévouement de son Arme. Il a aussi rappelé à la France que ce sont ces qualités qui animent dans un quotidien devenu banal nos frères d’armes engagés dans les OPEX et maintenant les OPINT menées pour contrer la menace terroriste.

L’UNP s’incline devant le sacrifice du lieutenant-colonel BELTRAME, et assure sa famille et ses proches de sa compassion. Elle veut aussi exprimer sa solidarité à la Gendarmerie Nationale et à toutes nos armées et forces assurant chaque jour les missions de défense et de protection de notre Pays, de notre population et de nos intérêts.

Mais au-delà de la profonde émotion partagée par tous les patriotes souhaitons que le courage du lieutenant–colonel BELTRAME suscite un sursaut salutaire :

  • nos concitoyens réalisent que notre Pays est en guerre (cela a d’ailleurs été dit à maintes reprises par nos dirigeants), que cette guerre se déroule tant à l’extérieur qu’à intérieur de nos frontières, et qu’elle touche désormais tout notre proche environnement habituel. A l’heure où se manifestent des revendications catégorielles de confort, il est sans doute temps de se mobiliser et de donner la priorité à des enjeux qui concernent la sécurité et l’avenir de toute notre Patrie.

  • nos élus et représentants politiques ont désormais le devoir d’identifier, de désigner sans équivoque, angélisme ni démagogie nos ennemis, et de prendre les mesures appropriées aux événements : à situation de guerre, décisions et mesures de guerre ! Parmi celles-ci notre démocratie, situation politique essentielle, doit pouvoir concilier et adapter son droit du temps de paix aux réalités pour répondre au danger du moment d’une part, et, d’autre part, savoir consentir les efforts prioritaires indispensables à la victoire .

Pour tout cela l’UNP, dans son rôle d’association patriotique, a un rôle à jouer :

  • en rappelant avec calme mais conviction ces vérités et nécessités à nos concitoyens, nos élus, nos responsables.

  • en renouvelant inlassablement notre soutien aux forces engagées pour nous protéger. J’appelle donc, en la circonstance, toutes les sections de l’UNP à se rapprocher des brigades de gendarmerie de leur lieu d’implantation, lors de la cérémonie d’hommage au lieutenant-colonel BELTRAME, afin d’exprimer la reconnaissance et l’admiration de l’UNP à ceux qui contribuent à notre sécurité et à notre futur.

Ainsi le sens du devoir et le dévouement du lieutenant-colonel BELTRAME auront-ils vraiment contribué et appelé la victoire !

Que Sainte Geneviève et Saint Michel accueillent le lieutenant–colonel BELTRAME pour son repos éternel, et que son souvenir reste une force pour notre France !

Le général (2S) Patrice CAILLE

Président de l’UNP

Message de sympathie – Gendarmerie nationale

Notre président, le général Patrice CAILLE, a adressé le message de sympathie et de soutien ci-dessous au général Richard LIZUREY, directeur général de la Gendarmerie nationals suite au sacrifice héroïque du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame au cours de l’attaque terroriste de Trèbes (Aude).

 

A l’attention du général Richard LIZUREY, Directeur Général de la Gendarmerie Nationale

(copie au Groupement de Gendarmerie de l’Aude)

Le général (2S) Patrice CAILLE, président de l’Union Nationale des Parachutistes, l’ensemble des membres de l’UNP et la grande famille des parachutistes expriment leur profonde solidarité et leur fraternité d’armes avec l’ensemble de la Gendarmerie Nationale dans l’épreuve qu’elle traverse avec la mort du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, tombé héroïquement dans ce combat commun au service de la France.

Assurez de tout notre soutien la famille, les amis et les proches de ce serviteur de la Nation qui rejoint, dans nos pensées, la grande cohorte des «soldats et des parachutistes tombés au champ d’honneur».

Obsèques du général Gaget, ancien président national de l’Association des Membres de la Légion d’Honneur décorés au Péril de leur Vie

Veuillez trouver ci-dessous le texte de l’allocution funèbre prononcée par le général Schmitt aux obsèques du général Gaget, ancien président national de l’Association des Membres de la Légion d’Honneur décorés au Péril de leur Vie.

 

Allocution prononcée le 19 mars 2018 à Morières-les-Avignon

Par le général d’armé Maurice SCHMITT

Ancien CEMA – Grand-Croix de la Légion d’Honneur

Mon général

En ayant l’honneur de prononcer votre éloge funèbre, j’ai bien conscience de ne pouvoir donner que quelques éclairages sur la vie d’une personnalité hors du commun. Une personnalité dont, peut-être, seule l’Armée peut permettre l’épanouissement. Le montrer est, je pense, un des buts, peut-être le principal, que vous avez poursuivi en publiant récemment vos mémoires.

Comme vous l’écrivez en quatrième de couverture du premier volume vous avez vécu une adolescence bouleversée par la guerre et des conditions de vie difficiles. Je crois que vous avez fait alors le bon choix, à dix-huit ans, le 9 juin 1948 en signant un engagement pour la demi-brigade de commandos parachutistes. Vous avez écrivez-vous été motivé en contemplant la célébrissime affiche présentant les parachutistes coloniaux et leur devise :

Ma fortune LA GLOIRE

Mon domaine LA BAGARRE

Cette devise serait probablement critiquée voire censurée aujourd’hui. A l’époque elle m’a fait rêver moi aussi alors que j’étais candidat à Saint-Cyr.

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Les bataillons parachutistes écrivirent l’essentiel de leurs pages de gloire en Indochine. Pour vous ce sera le 2ème bataillon colonial de commandos parachutistes de 1948 à 1950. Vous combattez en Cochinchine et en vous lisant j’ai retrouvé bien des noms connus, le chef de bataillon Trinquier, en particulier, sous les ordres duquel j’ai moi-même servi en Algérie lorsqu’il remplaça Bigeard à la tête du 3ème régiment de parachutistes coloniaux. Nous avons eu pour lui estime et amitié.

Après deux ans, c’est le retour en France et la réussite au concours d’entrée à Saint-Cyr Coëtquidan. A l’époque Saint-cyriens et Corps de Troupe étaient mêlés dans le 1er bataillon de France selon la volonté du général de Lattre de Tassigny. Vous appartenez donc à la promotion « ceux de Dien Bien Phu » baptême qui fit débat car même si ce fut une défaite honorable. C’était tout de même une défaite.

Désormais sous-lieutenant vous faîtes le choix de l’armée blindée cavalerie, le mot cavalerie n’est pas superflu en ce qui vous concerne, et vous rejoignez l’école de Saumur. Vous vous consacrez plus au pentathlon moderne, ratant d’une place une sélection pour les jeux olympiques qu’aux autres activités mais vous pourrez néanmoins faire le choix de servir dans les cavaliers parachutistes au sein du 13ème R.D.P alors régiment de reconnaissance et stationné à Castres.

C’est avec le 13ème R.D.P qu’en septembre 1955 vous rejoignez l’Algérie. Vous quitterez le 13 pour commander l’un des derniers pelotons montés de l’armée française au sein du 9ème groupe de spahis algériens dans le Constantinois. Maintenir des unités montées dans le style de combat qu’il fallait conduire en Algérie n’était probablement pas une très bonne idée. Après deux années vous rejoindrez le secteur de Saïda dans l’Oranais. Va alors débuter ce qui sera certainement la grande épopée de votre carrière centrée autour de Saïda que vous rejoigniez en janvier 1958. C’est quelques mois plus tard que le général Challe décida de dynamiser les commandements de secteur et c’est ainsi que le colonel Bigeard fut nommé à la tête du secteur de Saïda. C’est sous les ordres de ce chef exceptionnel que vous allez créer et commander le commando COBRA l’un des deux commandos du secteur de Saïda le second était le commando GEORGES du lieutenant Grillot votre ami de toujours. Avec le commando COBRA vous mériterez quatre citations dont deux à l’ordre de l’Armée. Un extrait de l’une d’entre elles : « chef de commando de chasse, audacieux, dynamique et d’une bravoure exceptionnelle, à la base des plus beaux bilans du secteur…A inscrit un nouveau fait d’armes à l’historique du prestigieux commando COBRA ».

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A Saïda vous ne ferez pas seulement la guerre. Vous allez fonder une famille. Ainsi le 9 juillet 1960 vous épousez Michèle Meunier et après un voyage de noces en Italie vous vous installez à Saïda.

Madame vous allez être désormais associée au destin de votre mari. A vous-même, à votre fille et à tous les vôtres je vous présente les vives condoléances de tous ceux qui ont connu Robert Gaget et pour beaucoup ont combattu avec lui.

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Avec mars 1962 c’est, en principe, la fin des combats. Vous aurez servi sept ans en Algérie, mérité cinq citations qui s’ajoutent à celle d’Indochine. Vous êtes capitaine, chevalier de la Légion d’Honneur. Vous allez entamer la deuxième partie de votre carrière et retrouver le 13ème RDP devenu régiment de reconnaissance de la 1ère armée dont vous commanderez le 2ème escadron. De 1972 à 1976 vous dirigerez le service des sports des écoles de Coëtquidan avec le grade de chef d’escadrons avant de rejoindre comme lieutenant-colonel et commandant en second le 1er régiment de hussards parachutistes à Tarbes. Vous commanderez le GMR 5 de Lyon avant de terminer votre carrière comme DMD des Hautes Pyrénées à Tarbes. Le 15 août 1986 vous êtes nommé général de brigade. Un an avant vous avez été promu commandeur de la Légion d’Honneur.

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A 56 ans vous n’allez pas vous contenter de jardiner et de jouer aux boules même si en 39 ans de carrière dont neuf en guerre vous aviez déjà beaucoup donné.

Vous collaborerez quelques mois avec l’amiral Brac de la Perrière qui vient de fonder l’association JET (jeunes en équipe de travail) qui visait la réinsertion sociale de jeunes délinquants. Simultanément vous publiez « commando COBRA » qui revient sur votre parcours en Algérie et vous apportez votre concours aux édiles de la mairie de Morières les Avignon dont je salue les représentants.

Après avoir dirigé la section du Vaucluse de l’Association des décorés de la Légion d’Honneur au Péril de leur vie vous devenez le président national de cette association dont plusieurs membres vous accompagnent aujourd’hui. Vous conserverez cette fonction jusqu’en 2010 après avoir géré quelques problèmes inhérents à toutes les associations d’anciens combattants Gaulois. C’est au congrès de Grenoble que j’ai présidé la cérémonie de fin de mandat en vous rendant l’hommage qui vous était du après tant de services rendus.

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Madame Gaget vous et votre famille vous pouvez être fières du parcours de Robert Gaget. Il restera certes pour tous ses compagnons le chef de commando COBRA mais comme j’ai essayé de le résumer c’est tout son parcours, certes original, qui illustre le mot cher aux militaires « Servir ».

Général d’armée Maurice SCHMITT

Président d’Honneur de l’association nationale des D.P.L.V.

Amendements à la loi de Programmation militaire

L’Assemblée nationale examinera la semaine prochaine le projet de loi de programmation militaire. A cette occasion, Mr. Guy Teissier, député des Bouches-du-Rhône, déposera deux amendements que vous trouverez en pièce jointe concernant les pensions militaires d’invalidité et des victimes de guerre. Mr. Guy Teissier est notamment un ancien parachutiste du 1er RCP mais aussi ancien président de la Commission de la Défense à l’Assemblée Nationale.

ASSEMBLÉE NATIONALE

projet de loi relatif à la programmation militaire pour les années 2019 à 2025

AMENDEMENT

 

présenté par

M. Teissier

 

ARTICLE 32

Supprimer cet article

EXPOSÉ SOMMAIRE

Depuis 1919, au lendemain de la Première Guerre mondiale, le code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de guerre prévoit que les contentieux soient portés devant une juridiction spéciale constituée, en première instance d’un magistrat, d’un médecin et d’un pensionné, et en appel, de trois magistrats appartenant à l’ordre judiciaire.

L’article 32 fait entrer le contentieux des pensions militaires d’invalidité dans le droit commun du contentieux administratif par application pure et simple du code de justice administrative.

Ainsi, disparaitraient les juridictions « spéciales » devant lesquelles se traitaient les désaccords avec l’administration, sur les décisions prises par elle en matière de droits à pension essentiellement, mais aussi en matière de droits accessoires aux pensions (soins, appareillage…). Ces juridictions qui avaient été pensées par le législateur de 1919, pour être un rempart entre l’État, dont l’action est toujours commandée par les questions de finances publiques, et les créanciers de la Nation concernés par les livres 1 et 2 du CPMIVG, seraient ainsi « remplacées » par les juridictions administratives de droit commun (tribunaux administratifs et cours administratives d’appel) ; et, ce, sans aménagements ou presque du code de justice administrative (CJA), nonobstant les spécificités du droit à réparation. Cela est d’autant plus inquiétant qu’avec ces juridictions spécialement conçues pour contrôler la façon dont l’État s’acquitte de sa dette imprescriptible disparaîtront 100 ans de jurisprudence des « juges du fond ».

Aussi, il faut souligner que la vocation de la loi de programmation n’est pas de remodeler le code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de guerre. Il est essentiel que le Code des pensions Militaires d’Invalidité refondé pérennise, au lieu de les affadir, voire de les priver de leur substance, les droits imprescriptibles à reconnaissance et à réparation dus aux sacrifiés de la Nation.

La loi de programmation militaire ne peut donc pas être le véhicule législatif d’un sujet aussi important que la question des droits à reconnaissance et réparation qui relèvent du code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de guerre (CPMIVG) qui est un code de souveraineté.

Par ailleurs, compte tenu de l’engagement dont ils font preuve en tant que soldat, les bénéficiaires de droits à pensions ne peuvent être considérés comme des administrés. Il s’agit en effet de créanciers de la Nation toute entière, unie et s’inclinant devant leur sacrifice.

Afin d’assurer le respect des droits à reconnaissance et réparation, il est opportun de retirer cet article 32 du projet de loi de programmation militaire pour mener en bonne et due forme des négociations avec les principaux concernés que sont les pensionnés et leurs représentants, (avocats ou associations représentants les victimes de guerre).

L’accroissement de notre engagement militaire hier en Afghanistan, aujourd’hui au Mali, en République centreafricaine et au Moyen Orient ainsi que les attentats qui nous ont frappés ont créé une situation inédite et accru le nombre de blessés de guerre et de victimes. Prendre des mesures qui leur seraient potentiellement défavorables serait injuste et perçu comme tel tant par les intéressés que par la société aujourd’hui consciente de l’effort nécessaire.

ASSEMBLÉE NATIONALE

projet de loi relatif à la programmation militaire pour les années 2019 à 2025

AMENDEMENT

 

présenté par

M. Teissier

 

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ARTICLE 36

Supprimer l’alinéa 2° de cet article

EXPOSÉ SOMMAIRE

L’article 36 a pour objet de ratifier deux ordonnances (1° et 3°) prises en application de la loi n° 2015-917 du 28 juillet 2015 actualisant la programmation militaire ainsi que l’ordonnance n°2015-1781 du 28 décembre 2015, prise en exécution de l’article 55 de la LPM n°2013-1168 du 18 décembre 2013 ayant procédé à la refonte de la partie législative du code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de guerre (2°).

Le présent amendement vise à supprimer l’alinéa 2 de cet article 36 dans la mesure où la loi de programmation militaire ne peut être le véhicule législatif adapté pour débattre d’un sujet aussi important que la partie législative d’un code de souveraineté tel que l’est le code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de guerre (CPMIVG).

Il est essentiel que le Code des pensions Militaires d’Invalidité refondé pérennise, au lieu de les affadir, voire de les priver de leur substance, les droits imprescriptibles à reconnaissance et à réparation dus aux sacrifiés de la Nation.

La loi de programmation militaire ne peut donc pas être le véhicule législatif d’un sujet aussi important que la question des droits à reconnaissance et réparation qui relèvent du code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de guerre (CPMIVG).

En introduisant au sein de la LPM 2019-2025 les articles 32 et 36, on effectue une sorte de tour de passe-passe qui vient priver les pensionnés et leurs représentants du débat parlementaire qu’on leur avait promis, lors des discussions relatives à la refonte du code, particulièrement s’agissant du livre VII du code, relatif au contentieux des PMI.

Il ressort de l’avis donné par la commission supérieure de codification le 6/10/2015 portant sur ce livre VII, qu’un très gros travail avait été effectué au stade de la refonte, en concertation avec les justiciables et praticiens dans le but d’améliorer notoirement le traitement de ce contentieux défectueux au point de faire l’objet de nombreuses condamnations de l’État par la CEDH et le Conseil d’État.

Ainsi, en proposant tout à la fois de ratifier sans débat parlementaire la partie législative du code refondu par ordonnance en exécution de la précédente LPM (2014-2018), par l’article 36 de la nouvelle LPM (2019-2025), et d’abroger totalement le livre VII du CRPMI, tel qu’entré en vigueur le 1er janvier 2017 (avec valeur règlementaire puisque l’ordonnance du 28/12/2015 n’avait pas été encore ratifiée), qui ne survivrait qu’avec les trois nouveaux articles législatifs prévus par l’article 32, tous les travaux importants du temps de la refonte et toutes les améliorations obtenues dans le cadre des négociations ardues avec l’administration, seront anéantis d’un trait.

Au-delà de ces questions essentielles, les pensionnés et leurs représentants ont d’autres revendications à faire valoir portant sur divers points. Ces revendications qui portent sur des questions plus ou moins techniques ou très symboliques de ce droit souverain et complexe ne peuvent à l’évidence prendre place dans le cadre du vote de la LPM.

Par ailleurs, compte tenu de l’engagement dont ils font preuve en tant que soldat, les bénéficiaires de droits à pensions ne peuvent être considérés comme des administrés. Il s’agit en effet de créanciers de la Nation toute entière, unie et s’inclinant devant leur sacrifice.

Afin d’assurer le respect des droits à reconnaissance et réparation, il serait opportun de retirer cet amendement et mener en bonne et due forme des négociations avec les associations représentants les victimes de guerre.

L’accroissement de notre engagement militaire hier en Afghanistan, aujourd’hui au Mali, en République centreafricaine et au Moyen Orient ainsi que les attentats qui nous ont frappés ont créé une situation inédite et accru le nombre de blessés de guerre et de victimes. Prendre des mesures qui leur seraient potentiellement défavorables serait injuste et perçu comme tel tant par les intéressés que par la société aujourd’hui consciente de l’effort nécessaire.

Pour toutes ces raisons et afin d’assurer le respect des droits à reconnaissance et réparation, il serait opportun de retirer ce 2° de l’article 36.

Mesure d’alignement des pension militaires d’invalidité au taux du grade *

*en faveur des militaires et de leurs ayants cause, ayant opté antérieurement avant la parution de la loi n° 62-873 du 31 juillet 1962 de finances rectificative pour 1962, pour le cumul d’une pension de retraite et d’une Pension militaire d’invalidité (PMI) au taux du soldat.

Les dispositions de l’article 125 de la loi n° 2017-1837 de finances pour 2018 du 30 décembre 2017 mettent fin à une inégalité de traitement entre les titulaires de PMI.

En effet, avant 1962, les militaires radiés des cadres ou rayés des contrôle devaient opter soit pour une PMI versée au taux du grade, soit pour une PMI cumulable avec une pension de retraite versée au taux du soldat.

L’article 6 de la loi n° 62-873 du 31 juillet 1962 de finances rectificative pour 1962 a permis aux militaires et à leurs ayants cause qui optaient pour le cumul des deux pensions, dont les droits s’étaient ouverts après le 3 août 1962, de bénéficier d’une PMI au taux du grade.

Toutefois, cette mesure n’a pas eu de portée rétroactive. Ainsi, les militaires radiés des cadres, rayés des contrôles ou décédés, avant l’entrée en vigueur de la loi du 31 juillet 1962 précitée, et leurs ayants cause ont conservé une PMI aux taux du soldat cumulée avec une pension de retraite.

A compter du 1 er janvier 2018, la nouvelle mesure issue de la loi de finances pour 2018 met fin à cette inégalité de traitement et permet désormais, à ces mêmes titulaires, de cumuler une pension de retraite avec une PMI au taux du grade.

Mesure d’alignement des pension militaires d’invalidité au taux du grade *

A qui s’adresse cette mesure ?

Aux ayants-droit :

• personnel officier ou non officier ;

• titulaire d’une pension militaire de retraite et d’une PMI au taux du soldat ;

• radié des cadres ou des contrôles par suite d’infirmités imputables au service avant le 3 août 1962. Les conditions sont cumulatives.

Aux ayants-cause :

• bénéficiaire (veuf(ve), orphelin / enfant infirme) de la pension de réversion d’un ancien officier ou nonofficier radié des cadres ou des contrôles avant le 3 août 1962, titulaire d’une pension militaire de retraite et d’une PMI servie au taux du soldat.

De quoi s’agit-il ?

La nouvelle mesure permettra désormais, d’indexer la PMI, non plus sur un taux correspondant au grade de soldat mais sur le taux du grade détenu par le militaire lors de sa radiation des cadres ou des contrôles par suite d’infirmités imputables au service.

Cette nouvelle disposition aura pour conséquence une réévaluation de la PMI, toutefois cette révision s’effectuera sans effet rétroactif, c’est à dire que le nouveau calcul de la PMI sera pris en compte uniquement à compter du 1 er janvier 2018.

Comment faire pour en bénéficier ?

Le service des retraites de l’État, en charge de la concession et de la révision des pensions concernées, identifiera les pensions susceptibles de bénéficier de la revalorisation.

Ces pensions seront révisées d’office à compter du mois d’avril 2018, sans qu’il y ait besoin de déposer une demande. Ces travaux seront achevés au plus tard à la fin de l’année 2018.

Les intéressés seront informés de la révision de leur pension à réception de leur titre de pension comportant les bases revalorisées

Un para à l’honneur!

Le général Chabanne a été élevé à la dignité de Grand Croix de la Légion d’Honneur. Les insignes lui ont été remis aux Invalides par le général d’Armée Schmitt, ancien CEMA, au sein du Club des Chefs de Section Para ayant commandé au Feu (CDSPF) et en présence du général d’armée Puga, Grand Chancelier de la Légion d’Honneur. Le capitaine Chabanne avait passé le commandement de la CA du 3 RPIMA au capitaine Schmitt en Algérie. Notons que le 3 RPIMA compte désormais dans les rangs de ses Anciens 12 Grand Croix de la Légion d’Honneur : impressionnant et admirable record pour ce prestigieux régiment !

Allocution du général SCHMITT

Mon général

C’est le 30 avril 1957 que je me suis présenté à vous, à Sidi Ferruch, au cantonnement de la CA du 3ème RPC que commandait le lieutenant-colonel Bigeard.

Je servirai un an sous vos ordres. Une année restée marquée dans mon esprit car les hasards de la guerre me conduisirent à combattre à vos côtés à Agounenda, Miliana, Timimoun et Djeurf lors de la bataille des frontières et à Alger lors de la destruction de l’organisation terroriste qui garde le triste record de la fréquence et du nombre d’attentats dans une ville française. C’est au sud des Nementcha que vous m’avez transmis le commandement de la C.A.

Soixante ans après cette année très dense, c’est un grand honneur pour moi de vous élever à la dignité de Grand-Croix de la Légion d’Honneur en cet hôtel des Invalides, cher à tous les soldats de France, en présence de votre famille et de nos camarades du club des anciens chefs de section parachutistes ayant commandé au feu dont plusieurs anciens de la C.A font partie ou en ont fait partie comme le colonel Tiger récemment disparu. En fait partie aussi le général Puga Grand Chancelier de la Légion d’Honneur qui nous fait l’honneur de sa présence.

Vous avez été artilleur puis très vite vous êtes passé dans l’infanterie coloniale.

C’est ainsi que lors d’un premier séjour au Tonkin vous servez au 6ème RIC. Vous y méritez quatre citations entre avril 1949 et septembre 1951, année de votre retour en France.

Vous êtes affecté au 110ème R.I.C. en Allemagne. Mais la guerre froide ne vous passionne pas et en octobre 1952 vous repartez au Tonkin où vous prenez le commandement d’un commando opérant en Moyenne et Haute région.

Vous serez blessé, trois fois cité et nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1953.

Cette même année 1953 vous agirez quelques semaines aux ordres de Bigeard qui vous repère et vous décrit ainsi dans « Pour une parcelle de gloire » : «je reçus en renfort un commando d’une cinquantaine d’hommes commandés par le lieutenant Chabanne, petit, brun, tout en muscles, gueule d’amour, forte personnalité, ayant un ascendant certain sur son commando ».

Fin 1954 vous regagnez la France et ce sera l’Algérie.

Après quelques mois, en mars 1955 vous rejoignez Bayonne. Affecté au 3ème BCCP en formation, vous êtes désigné pour en commander la CA. Vous êtes nommé capitaine alors que le 3ème BCCP rejoint en décembre 1955 le Constantinois. Quelques mois après le bataillon devient le 3ème RPC et Bigeard en prend le commandement. A la tête de la C.A vous accumulez les succès dans les secteurs d’El Milia et de Bougie.

Avant que ne survienne l’intermède de Chypre. A son retour le 3 s’installe à Sidi Ferruch et est engagé dans ce que l’on appelle depuis la bataille d’Alger. Avec la C.A vous remportez des succès exceptionnels avant de découvrir l’Atlas Blidéen lorsque le dispositif d’Alger est allégé.

J’ai déjà évoqué la suite que j’ai vécue sous vos ordres. Je compléterai en précisant qu’à Djeurf le 27 février 1958 vous avez été à la base des succès du régiment. Vous serez promu officier de la Légion d’honneur avec citation à l’ordre de l’armée.

Vous quitterez le 3 en même temps que Bigeard et le suivrez au centre d’entrainement à la guerre subversive à Philippeville puis dans le secteur de Djelfa.

En avril 1959, vous participerez à la mise sur pied du groupement de commandos parachutistes de réserve générale. Vous serez à nouveau blessé et cité.

Au total durant les campagnes d’Indochine et d’Algérie, vous aurez été quatorze fois cité. Six fois à l’ordre de l’armée. Vous aurez été blessé trois fois au combat.

Après 1962 vous alternerez les fonctions de commandement et les affectations en France et Outre-mer.

Vous servirez ainsi à Madagascar et au Gabon tout en retrouvant deux fois le 3ème RPIMa à Carcassonne ; en 1964 pour en diriger le groupement d’instruction et en 1972 comme chef de corps.

Le 14 juillet 1971 vous êtes promu commandeur de la Légion d’honneur.

En novembre 1979, vous êtes affecté en RCA afin de conseiller le Président de la République et de réorganiser les forces centrafricaines.

Enfin, le 28 mars 1981 vous êtes nommé général et versé dans la 2ème section du cadre des officiers généraux.

Vous vous établissez à Fontainebleau et devenez un membre fidèle du club des chefs de section parachutistes ayant commandé au feu.

Vous serez enfin élevé à la dignité de grand officier de la Légion d’honneur en mars 2003.

A vos proches, ici présents pour la plupart, je dis qu’ils peuvent être fiers d’un tel cursus.

Grand soldat, je le rappelle quatorze fois cité et trois fois blessé au combat, il n’était que justice que vous soyez élevé à la dignité de Grand-Croix de la Légion d’honneur. C’est pour moi je le répète un grand honneur de vous en remettre le cordon devant l’étendard de l’Institution nationale des Invalides qui porte brodée sur ses plis depuis le Premier empire l’inscription « Toutes les batailles ».

Discours prononcé à la Conférence du Stage (réunion annuelle des avocats): éloge d’Hélie Denoix de Saint-Marc

Vous trouverez ci-dessous un très beau discours prononcé en décembre dernier lors de la rentrée solennelle de la Conférence du Stage qui est une grande fête annuelle des Avocats à laquelle viennent assister des représentants des Barreaux du monde entier (environ 1 000 personnes).
La tradition veut que le 1er Secrétaire fasse l’éloge d’un personnage célèbre et le second Secrétaire relate un procès tout aussi célèbre.

Cette année, le premier Secrétaire avait choisi de faire l’éloge de… Hélie Denoix de Saint Marc:

Mère, voici vos fils et leur immense armée.
Qu’ils ne soient pas jugés sur leur seule misère.
Que Dieu, mette avec eux un peu de cette terre
Qui les a tant perdus, et qu’ils ont tant aimée.

Tu as raison, c’est drôle un nom de famille.
Parfois ça ne veut rien dire mais ça dit tellement de choses sur celui qui le porte.
Un patronyme, on le reçoit à la naissance, on le transmet un peu plus tard, on en est pas vraiment propriétaire.
Du coup, c’est précieux, ça s’entretient ; c’est la dernière richesse de celui qui n’a rien et tant qu’on a un nom, on est encore, quelqu’un.
Chez nous tu vois on en évoquait plein des noms, tout le temps: noms de scènes, de plume, d’emprunt, des noms à coucher dehors, de jolis noms qui rappelaient des comptoirs et des rivages lointains.

Bon faut dire qu’à la maison, y’ avait des noms qu’on n’avait pas le droit de prononcer en vain ; et bizarrement, qu’on prononçait souvent en vain.
Et parmi tous ces patronymes, l’un d’entre eux m’étonnait par sa sonorité, c’était un nom étrange et à rallonge, qui ne m’était pas familier; il ne ressemblait pas à ceux qu’on entendait.
Et pourtant, sa seule évocation suggérait qu’il recelait des trésors.
Denoix de Saint Marc ! Un drôle de nom, celui d’un chevalier, d’un corsaire ou d’un aventurier.
Quand on est grand on le sait, Denoix de Saint Marc, c’est un nom de Ministre ou de Commission, un nom qui fleure bon l’administration.
Bref ! Denoix de Saint Marc c’est un nom de gens sérieux un nom de gens bien … Un nom, pour lequel on fait des éloges, pas des procès.

Et pourtant !! Ministère Public contre Denoix de Saint Marc ; ce procès là, j’le connais par cœur, je le connais si bien que j’en ai presque des souvenirs,


Ecoute, écoute le grésillement des transistors.
« Non, rien de rien, … » 21 avril 1961, depuis quelques mois on diffuse cette chanson…
Edith Piaf l’a dédiée aux légionnaires engagés en Algérie depuis 7 ans déjà.
Dans les maisons bourgeoises, on entend des airs de swing et de jazz qui se mêlent aux chants traditionnels arabo-andalous que crachent les gargotes alentours.

A la rentrée solennelle du Barreau de Paris, le Premier Secrétaire fait l’éloge d’un Confrère, le Deuxième Secrétaire doit faire le récit d’un procès.
Soudain, la musique s’arrête et la radio éructe un message incompréhensible.
« Le 1e REP quadrille Alger avec à sa tête le Commandant Hélie Denoix de Saint Marc. Le Général de Gaulle ! déclare l’état d’urgence ! ». Le reste des noms et des informations se perd au milieu des ondes.
A Bordeaux un ancien résistant se souvient d’un jeune camarade idéaliste.
A Rennes, et à Paris des anciens déportés revivent avec émotion une nuit de décembre 1943.
Un jeune partisan vietnamien réchappé miraculeusement de l’enfer des vietminhs lui, pense à ce commandant rencontré dans les vallées du Tonkin.
Ce 21 avril 61, le Général Challe arrivé clandestinement à Alger avait convoqué Hélie Denoix de Saint-Marc pour lui révéler son plan et lui proposer de prendre part à un coup d’Etat.
« Notre action n’a rien de fasciste ou d’antidémocratique, nous souhaitons contraindre de Gaulle à revoir sa position et à négocier. »
Denoix de Saint-Marc a 39 ans; l’acte est grave quelles qu’en soient les raisons, il le sait bien. Pourtant en moins d’une heure son choix est fait; il prendra part au putsch. Ce soir-là il réunit ses hommes et leur dévoile le plan, pas un ne refuse. Ni dans les marches ni dans le danger, ni même dans les défilés, personne ne sépare la légion. En une nuit, le 1er REP s’est emparé des places fortes, l’aéroport, l’hôtel de ville, la radio. Challe prend la parole « Je suis à Alger pour tenir notre serment, celui de garder l’Algérie. L’armée ne faillira pas à sa mission et les ordres que je vous donnerai n’auront jamais d’autres buts. »

En réalité, de Gaulle à Paris est serein; il sait tout du complot, il sait que Challe n’a pas d’appui et que le projet est voué à l’échec. Il laisse faire, le coup est un prétexte idéal pour s’arroger les pleins pouvoirs, et déclarer l’Etat d’urgence. Le lendemain il prononcera pour la forme une allocution évoquant à tort  »un quarteron » et non un  »quatuor » de généraux en retraite.
Retiens! Le pouvoir, c’est d’abord une parole, une voix.

Le coup est un échec, les putschistes sont lâchés; les soldats doivent déposer les armes et rentrent dans leur caserne. Ils sont immédiatement mis aux arrêts, et transférés au fort de Nogent.
Le soir les gardiens les entendent chanter à tue-tête cette chanson de la môme dont ils ont amendé quelques strophes.  »Ni le bien qu’on m’a fait, ni la prise du corps d’Armée d’Alger. »
Sous le feu, quand un camarade tombe en marchant, et même au fond d’une geôle, à la Légion ! On chante !
L’officier lui, est loin de ses hommes.


5 juin 1961. Imagine, Paris, l’île de la Cité.
Imagine, une salle comble; on est venu de partout pour voir l’homme que le Roi veut déshonorer. Le procès passionne autant qu’il divise et la beauté du lieu elle, tranche avec l’ambiance de la salle.
Les hautes fenêtres laissent passer la lumière d’un bel après-midi ; au plafond, une toile de Bonnat, la Justice pourchassant le crime.
La grande salle d’audience de la 1ère Chambre de la Cour d’appel de Paris est un choix qui ne doit rien au hasard. L’endroit est si beau et si solennel qu’aujourd’hui encore magistrats, avocats et greffiers y prêtent serment. Cette salle c’est un symbole; 15 ans plus tôt on y avait condamné Laval et Pétain. C’est ici qu’on juge les traitres.
Depuis un mois on s’affaire; en 30 jours à peine, tout a été refait pour l’occasion. Là des spots de lumières au cas où les audiences viennent à s’éterniser, ici des micros pour les témoins. Pas de place pour le doute, tout le monde doit comprendre de quel côté se trouve la justice. Transféré depuis la prison de la Santé dans un camion grillagé, Hélie Denoix de Saint Marc est entravé; et pourtant les quelques escortes qui le croisent se mettent machinalement au garde à vous.

Ses grands yeux bleus scrutent la salle, il n’a pas peur. A la Légion on ne baisse jamais la tête ni devant la mort, ni devant Dieu. Fils d’avocat, il le sait bien, la Justice a quelque chose de théâtral : il faut humilier l’accusé, le contraindre à la pénitence.

Mais l’officier refuse la mise en scène imposée. Béret vert, uniforme d’apparat, et décorations sur la poitrine, pas question de perdre la face dans cette passe d’arme, dans ce duel entre l’épée et les robes. Tant pis pour le résultat. A côté du décorum, le verdict non plus n’est pas négligé. Tout a été pensé, réfléchi pour aboutir à une condamnation exemplaire. L’institution d’abord. Au lendemain de la reddition, de Gaulle commande un « Haut Tribunal militaire », sorte de juridiction ad hoc pour juger les félons.
Pas de recours possible, le Haut Tribunal militaire juge en dernier ressort.
Retiens! La justice politique ne se déjuge jamais, elle ne supporte pas la contradiction. Seul espoir envisageable, une grâce absurde présentée à celui-là même qui avait créé cette institution.
En un mois à peine l’instruction, le déféré, l’acte d’accusation, tout est bouclé sur ordre. Les rares interventions des juges ne sont que de pure forme.
Retiens! dans les procès politiques, c’est le Prince qui juge, pas la Justice.
Le Tribunal aussi est composé sur ordre. Maurice Patin qui officie habituellement à la Chambre criminelle de la Cour de Cassation est choisi pour présider les débats; il est flanqué d’éminents juristes, des Présidents de Cour d’appel et de militaires de haut rang.
Quelques jours plus tôt on avait déjà jugé Challe et Zeller, les architectes du putsch.
Le cas Denoix de Saint Marc lui, est différent; il n’a pas le profil convenu du réprouvé ; il n’est ni un idéologue ni un factieux.

Le Président Patin pose quelques questions pour la forme parce qu’il faut bien faire semblant, toujours le même rituel:
– Nom : Denoix de Saint Marc
– Prénom : Marie Joseph Hélie
– Avez-vous déjà été condamné ?
– Oui par les Allemands.

Patin est furieux, cette marque d’arrogance, n’annonce rien de bon. Il reste pourtant impassible. Pas question d’engager un débat sur la légitimité des causes que chacun défend. Il faut absolument éviter que le putsch ait son martyr ou son héros. C’était pourtant juste. Issu d’une vieille famille du Périgord, Hélie Denoix de Saint Marc n’a que 18 ans lorsqu’indigné par la défaite, il entre en résistance.
Ici même dans cette salle, nombre d’anciens camarades de toutes tendances politiques confondues sont venus témoigner pour dire qui est Hélie Denoix de Saint Marc. Les témoignages s’enchainent, chacun raconte ce qu’il sait de l’accusé. Par petites touches, un portait se dessine.
 »Monsieur le Président nous avons rencontré Hélie Denoix de Saint Marc une nuit de juillet 43. Alors que nous tentions de rejoindre la France libre, nous avons été dénoncés par notre passeur, arrêtés, livrés à Gestapo puis déportés dans des wagons plombés, envoyés au camp de Buchenwald et affectés dans un camp de travail ».

Buchenwald, une longue valse avec la mort. Dans cet enfer, on perd son nom, on n’est plus personne. Hélie Denoix de Saint Marc lui, a disparu : il n’est plus que le matricule 20543. Enfin, lorsque ce 11 avril 45, les américains libèrent le camp, ils découvrent des cadavres entassés dans des fosses communes à peine recouverts par la terre. Et pourtant, du bout du camp émanent des râles d’agonie. Les libérateurs aperçoivent les corps décharnés de ces vivants en sursis. Saint Marc est de ceux-là, gisant inconscient parmi les mourants dans cette baraque putride.
23 ans, 42 kg, rongé par la dysenterie, il a perdu la mémoire et oublié jusqu’à son nom. 30 survivants sur un convoi de 1 000 déportés ; renvoyé chez lui, il n’en parlera plus.

Et comme pour conjurer le sort, il intègre l’école des officiers de St Cyr, et choisit de commander des régiments de la Légion Etrangère dont le gros des troupes est composé d’anciens de la Wehrmacht et de la SS.
Pas le temps pour la rancœur ou la haine. La légion est une Patrie, où l’on pardonne presque tout !
«Monsieur le Président ! Notre génération n’a pas connu de valeur fixe, nous avons appris à nous fier à notre conscience seule; cela avait conduit notre camarade en déportation en 43, cela le conduit aujourd’hui à la prison de la Santé. ».
A la barre on évoque également l’Indochine et ses traumatismes, des mois à sillonner un pays, à former des partisans contre les Vietminhs, à se battre et à mourir avec eux.
Et puis un jour fin de mission. Ordre d’évacuer la zone.
« Jamais, jamais nous n’oublierons l’incompréhension et la peur sur les visages des villageois à l’annonce de notre départ. Le cauchemar des coups de crosse sur les doigts des irréductibles, incrédules, s’accrochant aux rebords des camions français. Des coups de crosses sur les doigts de nos frères d’armes, finissant par lâcher pour s’écraser dans la poussière ».
« C’était les ordres ! ».
Pour le Général Ingold membre du jury, chancelier de l’Ordre de la Libération, déporté-résistant et gaulliste de la première heure, cette histoire a quelque chose de familier. Sollicité quelques jours plus tôt par des proches de Saint Marc, Ingold avait accepté d’intercéder en sa faveur à condition qu’il fasse pénitence et présente ses regrets. L’accusé avait remercié ses amis mais catégoriquement refusé.
« Je ne regrette rien, j’ai agi en conscience et je le dirai à l’audience ».
Dans son coin, l’Avocat Général reste silencieux, il note méthodiquement ce qui est dit en attendant son heure. Jean Reliquet n’a pas été choisi au hasard; Ancien procureur général à Alger, il a parfaitement en tête les enjeux historiques liés à ce procès.

L’Algérie. Une terre meurtrie, une terre qui mange ses enfants. Des attentats, dans les cinémas, aux terrasses de cafés, dans les salles de concert. On tue pour trois lettres: M.N.A., F.L.N., O.A.S.
On tue pour venger Guelma, on tue pour venger Sétif, on tue pour la Nation, on tue pour être libre sur sa terre. On tue au nom du Tout Puissant, du Miséricordieux; on guillotine aussi au nom de la France.
Imagine une guerre où l’ennemi est sans uniforme, agissant parfois sous le masque d’un vieillard, d’une jeune fille ou d’un enfant. La grande muette veut faire parler, elle torture.
Pour Reliquet, cette pratique est indigne de la République. Il alerte ses supérieurs, interpelle sa hiérarchie. Aucune réaction, l’homme est seul avec ses convictions, les impératifs sécuritaires l’avaient emporté sur ceux de la Justice.
L’épée l’avait emporté sur la robe.
Retiens bien! L’histoire finit toujours par condamner les peuples qui sacrifient leur droit pour leur sécurité.
Appelé pour rétablir l’ordre et la souveraineté nationale, de Gaulle avait fait volteface; pour lui l’égalité risquait d’entrainer un exode massif des algériens en métropole.
« La France est un pays de clochers, hors de question de rebaptiser Colombey ».
Seule solution rationnelle: l’indépendance.
La métropole le soutiendra, elle a les yeux rivés vers l’Amérique et la consommation, elle se désespère de voir sa jeunesse périr dans une guerre qui ne dit pas son nom. L’Armée ne comprend pas.
Depuis sa cellule, l’accusé lui, a préparé une déclaration.
« Monsieur le Président, ce que j’ai à dire sera simple et court. Depuis mon âge d’homme, j’ai vécu pas mal d’épreuves: Résistance, Gestapo, Buchenwald, l’Indochine, Suez et l’Algérie ».
Saint Marc explique comment on en arrive là, comment on passe d’officier exemplaire à celui de soldat perdu.
« Un jour, on nous a dit qu’il fallait envisager l’abandon de l’Algérie. L’angoisse a fait place au désespoir et nous avons pleuré en nous souvenant de l’évacuation de la Haute-Région, Diên Biên Phû, l’entrée du Vietminh à Hanoï, des villages abandonnés et des habitants massacrés. Nous pensions à toutes ces promesses solennelles faites sur cette terre d’Afrique, à tous ceux qui avaient choisi la France à cause de nous et qui, à cause de nous, risquaient une mort affreuse. Nous pensions à notre honneur perdu ».
« On peut demander beaucoup à un soldat, en particulier de mourir, c’est son métier; pas de se dédire, de tricher ou de se parjurer. Oh ! je sais, Monsieur le président, il y a
l’obéissance, il y a la discipline. Depuis quinze ans, je suis Officier de Légion. j’ai vu mourir pour la France des légionnaires, étrangers peut-être par le sang reçu, mais français par le sang versé. C’est en pensant à mes camarades, à mes sous-officiers, à mes légionnaires tombés au champ d’honneur, que le 21 avril, j’ai fait mon libre choix. Terminé, Monsieur le Président. »

Patin reste impassible pas question d’accorder à cet instant une quelconque solennité. Ironie de la scène, la Justice est aux ordres, le militaire lui, est libre.
Les consignes sont presque dictées: pas d’acquittement.
L’Avocat Général Reliquet, l’homme qui s’est opposé à la torture et dressé contre l’armée, tient peut-être sa revanche. Depuis des jours il est encouragé par sa hiérarchie et par les plus hautes personnalités pour requérir une peine exemplaire.
Dans cette pièce commandée par de Gaulle, il joue le dernier acte. Messmer alors Garde des sceaux, le convoque, lui parle des intérêts de la Nation et du danger que représentent les fanatiques.
Retiens! On invoque toujours les intérêts de la Nation pour insulter la Justice
On lui enjoint de requérir une peine de 20 ans. 20 ans pour punir, pour venger un affront . 20 ans pour effacer une cause et un nom.
Problème : Reliquet, croit au droit pour tous et en tout temps, en Algérie contre le FLN et les communistes, en métropole contre les putschistes; il pense que Code pénal est suffisant et qu’on n’a pas besoin de loi d’exception pour satisfaire les puissants ou l’opinion publique.
La peine envisagée contre Denoix de Saint Marc n’est ni juste ni adaptée.
Puisque Reliquet s’entête, Michelet Ministre des armées et Messmer lui ordonnent par courrier de requérir la peine évoquée. Pas d’objection possible, les ordres sont les ordres et il faut obéir.
Tant pis, l’Avocat Général se lève prend un bloc de feuilles et s’approche du Président.
« Article 33 du Code de procédure pénale. Le Ministère Public est tenu de prendre des réquisitions écrites conformes aux instructions qui lui sont données. Voici mes conclusions. »
Posant le tas de feuilles sous le nez du Président, il poursuit immédiatement.
« Elles sont fidèles aux consignes qui m’ont été données; vous y trouverez la peine exigée… »
« J’entends pourtant, au terme du même article, conserver ma liberté de parole… et requérir autrement. La plume est serve certes, mais la parole est libre »
L’instant est rare et surprenant; on n’a presque jamais vu ça. Les murmures de réprobation dans la salle laissent à présent place à un brouhaha.
« Silence ! Silence dans la salle ! »
Patin réprouve manifestement la démarche de Reliquet qui enchaine : « La faute si lourde soit elle, ne saurait effacer 20 ans d’héroïsme. Il faut une peine juste et adaptée… juste et adaptée ».
« 4 à 8 ans de réclusion criminelle ».
Et Reliquet de conclure « beaucoup plus que cette peine, l’abandon du métier des armes sera une sanction bien plus terrible pour ce soldat héroïque ».

A ce moment précis l’espoir est permis, Reliquet semble avoir entrouvert la porte et la défense tient quelque chose. Le mot acquittement se murmure dans la salle. L’instant est incroyable !!
Au tour de la défense de prendre la parole; les chances sont minces mais il faut s’engager dans chaque interstices, tout exploiter, ne rien laisser au camp d’en face.
Cette plaidoirie je la connais par cœur! La procédure d’abord! Un Tribunal spécial, c’est une marque de défiance envers le peuple. L’accusé comparait devant un Tribunal fantoche créé par l’article 16, spécialement pour punir et jeter l’anathème.
Quelle différence avec Riom ou les sections spéciales ?
Par sa forme et par son but, il est discrédité. De plus comment considérer ce jury comme impartial et ce procès comme équitable alors qu’on a déjà condamné Challe et Zeller quelques jours plus tôt pour les mêmes faits.

Les faits ! La Ve République est un coup d’Etat née d’un coup d’Etat ; le pouvoir a sciemment laissé faire pour asseoir une légitimité qui lui faisait défaut et engager des réformes institutionnelles.
Le putsch avorté a été instrumentalisé pour servir les intérêts du pouvoir en place.
Les faits encore ! l’homme a agi par fidélité à un serment, redoutant nous dit-il un massacre à venir. L’histoire dira comment la France aura traité les pieds noirs et les harkis.
Un mot pour les juges enfin, leur rappeler que 20 ans plus tôt ces militaires avaient eux-mêmes désobéi.
Un mot pour l’homme peut être aussi enfin, la vie d’Hélie Denoix de Saint Marc est une tragicomédie qui veut qu’au gré des caprices des puissants, on porte pour les mêmes faits, tantôt un uniforme d’officier, tantôt celui d’un bagnard!

Mais rien de tout cela n’a été dit.
Cette plaidoirie, c’est la mienne. On avait laissé à l’accusé deux jours seulement pour choisir son conseil, deux jours pas plus. Jacques Martin-Sané, un fidèle du Maréchal, s’était proposé spontanément ; les proches de Saint Marc l’avaient pourtant mis en garde sur le profil de son avocat. Qu’importe, il avait donné sa parole d’officier. Maître Martin-Sané n’a pas saisi la main tendue par le Parquet et s’est contenté d’une plaidoirie grandiloquente et un peu surannée pour réclamer l’absolution. Peut-être n’avait-il pas vraiment compris qui était Hélie Denoix de Saint Marc.
Oui je sais le soleil se couche, mais écoute encore un peu.

Imagine la Cour des Invalides, des hommes en képis blancs, au garde à vous, réunis autour d’un vieil homme. Cassée par les rhumatismes, la silhouette a perdu de sa superbe mais le regard lui, est resté le même. Ses grands yeux bleus scrutent l’horizon.
Déporté à 20 ans, dégradé et emprisonné à 40, Hélie Denoix de Saint Marc a été successivement gracié, amnistié puis réintégré dans son grade de commandant. Non par décision de justice, mais par décrets successifs; des caprices de Prince.

Aujourd’hui, 28 novembre 2011, il est fait Grand-croix de la Légion d’Honneur. « À titre militaire et au titre de l’Algérie ».

Soudain tout le monde se fige.
Aux morts !
A quoi pense-t-il ?
Quelques vers de Péguy que je t’ai récité sur les fils et sur la terre. Une peine de 10 ans prononcée à la hâte ce 5 juin 1961. A tous ces hommes morts pour la France, par la France.
Ministère Public contre Denoix de Saint Marc, c’est l’histoire d’un procès qui n’aura duré qu’une après-midi et le procès d’une histoire, une histoire d’homme aussi.
Tu as raison c’est drôle un patronyme mais ça dit tellement de choses sur celui qui le porte.
Je ne comprenais pas vraiment pourquoi mon père me contait ce récit; peut-être qu’avocat lui-même, il me donnait tout simplement une leçon d’homme et de justice.
Peut-être aussi, parce que là-bas dans un vieux cimetière près de Constantine, notre nom est encore inscrit sur quelques pierres tombales laissées à l’abandon.
Un nom enraciné dans une terre qu’il n’a jamais revue, que je ne connais pas et dont je me souviens. Ce que je sais en revanche, c’est que cette histoire tu la raconteras à ton tour, en lui donnant le sens que tu voudras.

Il est tard, maintenant, dors mon fils.